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Introduction au livre de Mme Кръстина Гечева, Богомилството. Библиография, София, 1997. La version originale est en bulgare. Ici est reproduite la version française,  publiée  en Heresis N19/decembre 1992

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LE BOGOMILISME ENVERGURE BULGARE ET EUROPEENNE

Professeur Dr Dimitar ANGELOV*

L'histoire plus que millénaire de la Bulgarie a connu des moments qui témoignent de sa présence non seulement géographique et territoriale mais aussi fondamentale, en Europe, et de la part considérable qu'elle a prise dans la vie et le destin historique d'une partie du continent européen. L'un des exemples les plus probants, qui nous ramène à une époque reculée, est l'activité des saints frères Cyrille et Méthode et de leurs élèves, ainsi que le rôle central de la Bulgarie, d'où part et se propage la culture spirituelle slave dans plusieurs régions du Sud-Est européen. Les nombreux témoignages des sources sont sur ce point catégoriques, et toutes les recherches sérieuses des auteurs bulgares et étrangers aboutissent à la même conclusion. Un autre exemple tout aussi significatif du rôle de premier plan de la Bulgarie est l'apparition et la diffusion du bogomilisme en tant que manifestation capitale de la pensée philosophique et religieuse au moyen âge. Originaire de la Bulgarie du Xe siècle, la doctrine bogomile ne s'est pas cantonnée dans les « terres bulgares », mais a pris au cours de son développement une plus grande envergure européenne.

On sait qu'on considère et qu'on continue à considérer le bogomilisme comme une doctrine hérétique, ou du moins une déviation des dogmes imposés par l'Eglise. Il est donc nécessaire pour comprendre l'essence du bogomilisme de rappeler brièvement les notions fondamentales de la religion chrétienne qui a dominé au moyen âge la pensée européenne et, avec elle, l'Etat bulgare après sa conversion au christianisme en 865. Il y a, en gros, trois composantes principales du christianisme, telles qu'elles sont prises dans l'Ancien et le Nouveau Testament et développées, dans un but de perfection, par des théologiens éminents, pendant

(*) Académie des Sciences de Bulgarie (Sofia).

Communication prononcée par l' Académicien Professeur D-r Dimitar Anguelov en ouverture du Symposium international «Bogomilisme et catharisme» tenu à Sofia en septembre 1992. Traduction : Dr. Lydia Denkova


 

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plusieurs siècles : cosmogonie, christologie, eschatologie. Ces trois composantes ont trouvé leur énonciation concise dans le fameux « Symbole » approuvé par le premier Concile général à Nicée en 325 et devenu le Credo universel de tous les chrétiens.

La cosmogonie se base sur l'histoire biblique de la création du monde visible et invisible par Dieu, qui crée en six jours tout l'univers avec l'homme, lui-même mélange de chair et d'âme. Dieu est le Seigneur tout-puissant, environné par ses anges fidèles. Il règne dans les cieux, mais observe attentivement ce qui se passe sur la terre. Il donne le trône aux rois et le pouvoir aux puissants, la santé, les biens, les richesses, mais c'est aussi de lui que viennent les calamités et les malheurs si les hom­mes tombent dans le péché et excitent sa colère. En bref, c'est une conception mono­théiste et providentielle qui forme le fond de la cosmogonie chrétienne.

La seconde composante, la christologie, se base sur le récit des Evangiles : la venue du Christ en ce monde et sa mission pour la rédemption de tous les péchés du genre humain, achevée par sa crucifixion et sa résurrection miraculeuse. On met tou­jours l'accent sur le fait que le Christ, étant Fils de Dieu, ou son Verbe selon l'Evan­gile de Jean, est en même temps homme. Il est donc dieu-homme, ayant deuxnatures, divine et humaine. La christologie fait une place importante à la doctrine de la Trinité : Dieu-Père, Dieu-Fils, Saint-Esprit, avec ses trois personnes à la fois distinc­tes et inséparablement unies, affirmation qui a pour but de conserver le mono­théisme intact et de prévenir les tendances au polythéisme.

Enfin la troisième composante, l'eschatologie, enseigne la fin du monde (la con­sommation des siècles), la nouvelle venue du Christ ici-bas, la résurrection des morts, l'épouvantable Jugement dernier qui va destiner les justes à une vie éternelle bienheureuse dans le royaume céleste et les pécheurs à des maux éternels en enfer.

Ces trois composantes forment l'ensemble du christianisme, de son essence foncière en tant que doctrine religieuse et philosophique, et toute tentative de con­testation d'un de ces trois points est considérée comme une déviation inadmissible, comme une hérésie. Les adeptes de toute doctrine non conforme aux dogmes impo­sés sont donc flétris du nom d'« hérétiques».              

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Les hérésies sont nombreuses et variées. Leur apparition et leur diffusion vont de la basse antiquité au haut moyen âge dans les limites de l'Empire romain, puis de son héritière Byzance. Chaque hérésie a ses particularités et devrait être considérée d'après la situation concrète qui a favorisé son apparition et son expansion. On peut néanmoins diviser les hérésies apparues au cours de cette longue période en deux grands groupes, en se basant sur le critère de leur attitude à l'égard de l'Eglise établie. Dans le premier groupe figurent, en principe, les hérésies portant sur les questions trinitaires, sur l'essence de la Trinité dans ses trois personnes (hypostases), largement répandues au IVe siècle, comme l'arianisme, le sabellianisme, le macédonisme, etc. Ce sont plus ou moins des hérésies qui ne se satisfont pas du Credo formulé par le Concile général de Nicée, et dont l'apparition suscite un grand trouble dans les


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milieux ecclésiastiques. Mais les controverses, quoiqu'acharnées, ne constituent pas une menace pour le christianisme en tant que religion dominante, ni pour l'Eglise en tant qu'institution. Il s'agit de désaccords qui ne pouvaient ébranler sensiblement le fondement monothéiste de la doctrine chrétienne, d'autant qu'ils ne s'attaquaient en rien aux bases de l'institution ecclésiastique et du culte (rites du baptême, de l'eucharistie, culte des icônes, de la croix, etc.). Ce sont en quelque sorte des hérésies domestiques, limitées à des querelles dans le haut clergé, qui, malgré les discussions sur la nature du Christ et l'essence de la Trinité, est toujours unanime sur le point essentiel :

l'Eglise comme unique instance reconnue, destinée à confirmer et propager la doctrine chrétienne. L'accord s'étendait aux droits et aux privilèges du clergé, qui devaient rester intacts1.

Sous un tout autre jour se présente le deuxième groupe d'hérésies qui apparaît en gros du milieu du IIe siècle à la fin du XVIIe, dans une série successive de doctrines nettement opposées à l'Eglise. On peut noter le montanisme, le manichéisme, le messalianisme, le paulicianisme, qui, sous des formes variées, se séparent de la conception biblique et canonique du monothéisme, et soutiennent la thèse du partage du règne universel entre le Dieu tout-puissant et une force cosmique rivale qui lui est contraire. C'est là, en résumé, l'esprit des hérésies dualistes basées sur la tradition gnostico-dualiste dont les racines plongent profondément dans l'influence de la philosophie antique, comme aussi pour une part non négligeable dans celle du zoroastrisme iranien. Ce qui y prédomine, en plus, est le fait que l'opposition entre les deux forces cosmiques y revêt l'aspect prépondérant d'une opposition morale.

Comme la doctrine canonique concernant les attributs divins, la pensée dualiste conçoit Dieu comme symbole et incarnation du Bien absolu : il est bon, bienveil­lant, miséricordieux, compatissant2, tandis que son rival a en partage le mal, l'essence nuisible et dégradante. En centrant son système sur le principe de l'opposition éternelle entre le Bien et le Mal, le dualisme approfondit le résonnement moral de ses idées. Encore faut-il noter que le mal, dans cette conception, n'agit pas seulement dans le monde supraterrestre, mais aussi ici-bas, sur la terre, parmi les hommes, en les poussant à pécher et à se plonger dans le vice. Or, c'est justement du principe du mal que tirent leur force les puissants de ce monde, et c'est encore lui qui a inspiré l'institution de l'Eglise, le culte qui lui est dû. En cela, tout en portant atteinte au Credo monothéiste, à l'idée fondamentale du christianisme, les partisans des doctri­nes dualistes vont jusqu'au bout de leur pensée en violant les lois de l'Eglise, avec la conviction qu'elle n'a même pas le droit d'exister. Ce n'est pas par hasard que tous les adeptes des courants dualistes ont été persécutés avec acharnement par le pouvoir séculier et le pouvoir religieux.

 (1) D. Angelov, Vizantiia. Vizkhod i zalez na edna imperiia, Sofia 1991, p. 23.

 (2) Cf. Psaumes 22/6, 301, 99/5, 146/ 5.


 

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Le bogomilisme fait lui aussi partie du deuxième groupe, le groupe des doctri­nes dualistes opposées à l'Eglise. Il continue une longue tradition qui trouve un sol propice dans un nouveau centre, l'Etat bulgare, dans lequel il commence à se propager vers le milieu du Xe siècle, sous le règne du roi de Bulgarie Pierre (927-969). Son premier prédicateur est le prêtre bulgare Bogomil, et ses continuateurs héritent de son nom : on les appelle les Bogomiles 3. La source principale sur le bogomilisme en Bulgarie est le « Traité contre les Bogomiles » du prêtre Cosmas, composé selon toute probabilité vers l'an 972 4. L'oeuvre polémique du thélogien byzantin Euthyme Zigabène, la « Panoplie dogmatique », écrite au début du XIIe siècle, contient également des données de portée considérable sur le bogomilisme. Il nous fait connaître les idées que le bogomile Basile avait exposées au palais devant l'empereur Alexis Ier Comnène, trompé par ce dernier qui avait feint de vouloir être initié dans l'hérésie et devenir son disciple 5. La doctrine bogomile se présente sous une forme exhaustive dans l'apocryphe bogomile essentiel connu sous le nom d'« Evangile de Jean», ou Livre secret, probablement composé en bulgare, bien que ne nous soient parvenus que des versions latines 6.

En toute conformité avec le récit biblique, les Bogomiles partageaient l'idée d'un Dieu bon(αγαθος θεος), créateur du monde céleste, environné sur son trône d'une multitude d'anges. Leur conception dualiste admettait l'existence d'une force adverse, d'un rival malin connu sous des noms divers : Samael, Satanael, Satan. C'est la même figure du mal que celle dont parlent l'Ancien et le Nouveau Testament avec diverses autres appellations : Abbadon, Apolluon, Beizébul, Béliar, Prince du pouvoir des airs, Prince des ténèbres, esprit malin, diable, etc... L'idée du mal personnifié par la figure de Satan n'est donc pas tout à fait étrangère à la base monothéiste de la religion chrétienne, mais la principale différence entre la doctrine de l'Eglise et le bogomilisme repose sur le rôle joué par Satan. La conception canonique y voit un rôle secondaire, et Satan n'y a pas la puissance créatrice du Dieu bon. Dans la cosmogonie bogomile, Satan a non seulement le don d'une force créatrice, mais il en use pour organiser son propre monde, bien qu'il ait été précipité sur terre après un combat où il a eu le dessous. C'est Satan qui a créé le monde visible et tout ce qui s'y

(3) D. Angelov, Bogomilstvoto v Balgaria, Sofia 1980, pp. 131 et ss..

(4) La dernière édition du « Traité » est celle de lou. K. Begounov, Kosma Presbiter v sla-vianskikh literaturakh, Sofia 1973, pp. 297 et ss..

(5) Cf. le récit de Basile dans l'édition de G. Ficker, Die Phundiagiagiten. Ein Beitrag zur Sektengeschichte des byzantinischen Mittelalters, Leipzig 1908, pp. 89-111.

(6) Publié par J. Ivanov, Livres et légendes bogomiles, Sofia 1925, pp. 73 et ss. (Paris 1976).

(7) Cf. Psaumes 4,99, Math. 12,24 ; Luc 11,15 ; Jean 12,31, Col. l, 13 ; Eph. 2,2 ; Sap. 1,18 ; Sap. 2, 28 ; Apo. 12, 7-9, etc.


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trouve, et non Dieu. Satan essaie aussi de créer l'homme, mais il ne réussit pas à y insuffler une âme, et se voit obligé de recourir à l'aide de Dieu, qui accède à sa demande. Telle est la version de la création des premiers hommes, telle qu'elle est racontée dans la « Panoplie dogmatique » et dans le « Livre secret» 8. De cette façon les auteurs de la race humaine, Adam et Eve, se trouvent être la création de deux forces antagonistes, leur chair étant l'oeuvre du mal, de Satan, et l'âme qui les anime étant insufflée par le Dieu bon. C'est là un moment très important de la cosmogonie et de l'anthropogonie bogomiles, dont les conséquences se font sentir non seulement sur la théorie, mais aussi sur la pratique prêchée et soutenue par les Bogomiles, pratique qui privilégie le spirituel, l'esprit, au détriment du charnel et du matériel.

Le credo dualiste est l'aboutissement d'une série de conceptions morales et sociales qui tiennent une place considérable dans l'enseignement bogomile et exercent une large influence. L'affirmation que le monde terrestre est le royaume du mal soumis au pouvoir de Satan a une grande résonance. Elle donne le jour à une critique virulente des vices et des imperfections de la société médiévale bulgare, qui met l'accent sur le despotisme et les crimes des gens qui possèdent le pouvoir et les richesses. Le passage significatif du « Traité » de Cosmas qui parle des injures lancées par les Bogomiles et leurs adeptes aux boyards, aux riches et au roi est bien connu 9. On ne risque pas d'insulter Dieu par cette critique, car dans le système dualiste il n'est pas le souverain du monde : c'est le diable. Cette conception fait naître une atmosphère propice à la liberté de pensée et à des manifestations de crainte, d'incrédulité et de mécontentement. De telles manifestations sont à l'évidence expliquables par les différences sociales qui marquent l'histoire bulgare à cette époque féodale. L'esprit de critique est particulièrement aiguisé contre l'Eglise en tant qu'institution fondamentale de l'Etat bulgare. La critique bogomile a pour cible les vices et les imperfections du comportement et de la vie que l'on voit très répandus dans les milieux ecclésiastiques. Le fait ressort très nettement du traité du prêtre Cosmas, qui, malgré son hostilité déclarée pour la doctrine bogomile, ne cache pas son dégoût de la vie indigne que mènent certains religieux. Il est même persuadé que c'est là une des causes de l'apparition de l'hérésie. La condamnation bogomile s'étend aussi à tout le système de rites et de règles observés par l'Eglise : baptême, eucharistie, adoration de la croix et des icônes, vénération des reliques, etc. Il faut remarquer, et la chose saute aux yeux, que dans leur critique les Bogomiles recourent à deux sortes d'arguments. D'un côté,

(8) Cf. G. Ficker, Die Phundiagiagiten, p. 92. - J. Ivanov, Livres et légendes bogomiles, p. 78 (où il est dit que le diable a introduit dans les corps d'Adam et d'Eve les anges du second et du troisième ciel).

         (9) Voir le texte correspondant dans lou. K. Begounov, Kosma Presbiter..., p. 342.- D. Angelov, Bogomilstvoto v Balgaria, p. 231


 

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l'affirmation que le culte de l'Eglise est matériel, donc venant de Satan, et ne mérite donc pas d'être reconnu, s'explique par la conception dualiste. Mais on peut saisir en même temps une note rationaliste dans leur conviction que le baptême n'est que « de l'eau et de l'huile », et de surcroît inutile. Le pain et le vin de l'eucharistie ne sont que de la nourriture, et non le corps et le sang du Christ. La croix est un objet de bois qui devrait être plutôt détesté en raison du supplice du Christ par crucifixion. Comme aboutissement de cette logique, les temples ne sont que des édifices publics 10.

En étroite liaison avec l'idée que la chair est l'oeuvre du Mal, le docétisme pénètre la doctrine bogomile avec l'affirmation que le Christ n'est pas dieu-homme, comme l'a formulé le Credo de Nicée, mais qu'il n'a eu qu'une nature divine. Pour elle le Christ est le Verbe divin, le Logos envoyé parmi les hommes pour les sauver de leurs péchés. Cette affirmation est tirée de l'Evangile de Jean, le texte pour lequel les Bogomiles avaient la plus grande vénération. Ils croyaient encore que le Christ n'est né de Marie qu'en apparence, qu'il n'a vécu sous forme humaine qu'en apparence, sans avoir en réalité besoin de nourriture, et enfin qu'il n'est mort sur la croix qu'en apparence. On notera ici l'analogie avec les tendances docétistes des adeptes du paulicianisme.

Le rejet de la chair avait encore une grande conséquence dans l'eschatologie bogomile. A rencontre du dogme canonique selon lequel, après la consommation des siècles et le second avènement du Christ sur la terre, les morts ressusciteront chacun dans son propre corps, les prédicateurs bogomiles soutenaient qu'une fois livré à la terre, le corps du défunt se réduisait en cendres et ne ressusciterait jamais. C'était la conviction de Basile, développée par lui devant l'empereur Alexis Ier Comnène n.

Il faut noter aussi les deux principales tendances, absolue et modérée, du dualisme bogomile qui entre dans l'histoire de la Bulgarie pour une période d'à peu près cinq siècles. Selon les dualistes absolus, le principe du Bien et le principe du Mal sont deux forces égales, sans commencement, coexistantes de toute éternité, dont la lutte doit durer sans fin dans le temps sans qu'il y ait de vainqueur. Ce point de vue était aussi celui des Pauliciens. La tendance « modérée », elle, est guidée par l'idée que le Mal est apparu plus tard, c'est-à-dire que le Bien, qui l'a précédé dans le temps, finira par s'imposer comme puissance unique. Cette idée se trouve aussi dans l'apocryphe «Evangile de Jean» (Livre secret) cité ci-dessus.

Les Bogomiles avaient des principes éthiques et sociaux étroitement liés à leurs conceptions religieuses et philosophiques. Si, en matière de cosmogonie, de christologie et d'eschatologie l'accent est mis sur la vision dualiste des choses,

(10) D. Angelov, op. cit., pp. 196-230.

(11) Ficker, op. cit., p. 100


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les conceptions éthiques et sociales reposent essentiellement sur le Nouveau Testament (Evangiles et Epîtres). Le modèle à imiter, l'exemple à suivre, est le Christ, avec son mode de vie, et ses appels invitant à l'amour et le respect du prochain, à la pureté morale, à la modestie, la modération, l'humilité : les préceptes de l'humanisme évangélique. Un passage de la Panoplie dogmatique est très révélateur du code moral des Bogomiles. Il contient le récit de Basile au palais de Constantinople. Paraphrasant ses déclarations, Euthyme Zigabène dit que les hérétiques commencent par donner des recommandations très simples aux croyants. Ils les exhortent à croire en Dieu, au Fils et au Saint-Esprit, en les persuadant que le Christ s'est incarné (dans la chair humaine) et a donné aux apôtres les saintes Ecritures. Ils leur conseillent d'observer les préceptes des Evangiles, de prier, de jeûner, de se purifier de tous les vices, de ne pas posséder de biens, de supporter le mal, d'être humbles, de dire la vérité et de s'aimer entre eux 12. Il faut s'arrêter sur le précepte de «ne rien posséder »(ακτημονειν), con­forme à l'esprit de la pauvreté apostolique du christianisme primitif, qu'on considère comme une des plus hautes vertus menant au salut de l'âme. L'attitude des bogomiles est particulièrement négative à l'égard des guerres, des violences, de toute effusion de sang. Le personnage de Caïn, assassin de son frère Abel, était pour eux particulièrement détestable.

Mais la doctrine bogomile n'est pas seulement théorique. Elle est aussi faite de préceptes concrets pour la pratique, pour un certain mode de vie. Théorie et pratique quotidienne vont de pair. La recommandation principale est de donner la priorité à l'esprit et de ne pas se laisser tenter par les plaisirs de la chair. Cette position découle de l'opposition intrinsèque du dualisme moral entre le «spirituel» (l'esprit) et le « matériel » (la chair). D'où l'idée que l'ascèse est le meilleur mode de vie, exigeant de renoncer aux richesses et à tous les biens du monde, de garder la chasteté, de s'habiller et de se nourrir simplement. L'accomplissement de ces obligations était pour les Bogomiles la voie la plus sûre pour gagner le salut, ce qui constitue d'ailleurs aussi l'idéal sotériologique de l'orthodoxie. Il n'y a, à cet égard, pas de différence entre Bogomiles et orthodoxes. La rigoureuse morale ascétique des Bogomiles rejoint celle des règles monastiques.

Disons tout de suite que cette exigence rigoureuse de renoncement aux biens et à une vie normale n'était pas obligatoire ni même admissible pour tous les adeptes du bogomilisme. Elle était observée par un groupe restreint de «parfaits», les prédicateurs placés à la tête des confréries bogomiles qui s'organisèrent successivement au cours du développement de l'hérésie dans les terres bulgares du Xe au XIIIe siècle. On connaît deux principales confréries bogomiles, l'une connue sous le nom d'Eglise

 (12) Ibid., p. 101

 

 

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bulgare (ecclesia Bulgara), l'autre sous le nom d'« Eglise de Dragovitsia». Les diri­geants de l'Eglise de « Bulgarie » adhéraient au dualisme modéré, tandis que ceux de l'Eglise dragovitsienne étaient des dualistes absolus.

Outre les parfaits existaient encore deux autres catégories de bogomiles : les « croyants » et les « auditeurs » 13. Ces derniers étaient pour la plupart des paysans et des pauvres des villes, attirés par les sermons contre les violences, par les accusations portées contre la vie indigne des représentants du pouvoir séculier et ecclésiastique, en somme contre toutes les manifestations négatives de la société bulgare que blâmait avec la même virulence le prêtre Cosmas. Mais ces sympathisants du bogomilisme hésitaient à embrasser l'idéal ascétique et à délaisser entièrement la vie courante. Ils menaient leur existence habituelle de travail - artisanat et labourage - se mariaient et n'abandonnaient pas le foyer familial.

Cette division des « hérétiques » en catégories, dont parie mainte source, n'était pas fortuite. On pourrait montrer que dans la réalité historique la plupart des gens n'étaient pas prêts à s'adonner exclusivement à la contemplation du monde céleste, en n'étant attirés que par la forme négative des invectives contre le pouvoir, sur la base d'exemples qui sont significatifs de l'histoire du bogomilisme balkanique. On pourrait parler d'un décalage entre le dogme abstrait et la réalité complexe dans laquelle ce dogme cherche à s'imposer. Ce décalage entraîne une contradiction bizarre en apparence, bien qu'elle ne soit pas rare, entre la théorie et sa réalisation pratique dans les diverses couches sociales.

Cela ne veut néanmoins pas dire que l'appartenance à l'un ou l'autre des groupes « bogomiles » était immuable. La voie de l'« auditeur» vers l'état de « croyant» et de « croyant » vers l'état de « parfait » était ouverte à quiconque avait prouvé par sa vie qu'il était digne d'être promu. Les sources des XI-XIIe siècles parient de ce genre de promotion dans les milieux bogomiles : pour accéder au groupe des « croyants » l'auditeur était obligé d'observer certaines règles morales, déjeuner aux jours fixés, de prier plusieurs fois, d'être modeste et de se modérer, de ne pas rechercher les richesses. Le croyant, lui, pouvait devenir « parfait» à la condition d'obéir strictement aux règles de l'ascèse. La promotion au rang des « parfaits » était accompagnée d'un office rituel spécial mentionné dans la Panoplie dogmatique, dans le texte polémique d'Euthyme d'Acmonia, dans le « Rituel cathare » et dans d'autres sources. On croyait que par ce rituel le Saint-Esprit s'incarnait dans le nouvel initié, qui devenait porteur du Verbe divin, tout en acquérant la qualité d'administrateur et de prédicateur.

Une vue d'ensemble sur le bogomilisme montre qu'il pourrait être défini comme une variante de la doctrine chrétienne, avec ses composantes principales :

(13) Cf. D. Angelov, Bogomilstvoto v Balgaria, pp. 266 et ss..

 


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cosmogonie, christologie, eschatologie, et les conceptions morales et sociales qui en découlent. La divergence tient dans son esprit dualiste, opposé au monothéisme biblique. Docétisme, spiritualisme, ascétisme et humanisme évangélique sont les quatre caractéristiques primordiales des Bogomiles, dans leurs théories et dans la pratique de la vie qu'ils prônent et qu'ils suivent. L'objectif majeur est le salut de l'âme, c'est-à-dire l'idéal sotériologique. Le décalage entre l'idéal bogomile et l'idéal de la religion officielle vient de la note dualiste, notamment du rejet de l'institution cléricale, de son organisation, de ses cultes et de ses symboles. Ce rejet s'accompagne de traits rationalistes, qui se confondent en partie avec la ligne dominante du spiritualisme et de l'ascétisme.

Le bogomilisme se développe et se propage dans les limites de l'Etat bulgare pendant à peu près cinq siècles, jusqu'à la conquête ottomane. Il joue un rôle particulièrement important au XIe et au XIIe siècle, quand la Bulgarie se trouve sous la domination de l'empire byzantin (de 1018 à 1185). A cette époque les critiques lancées contre la classe féodale et l'Eglise se modifient dans un contexte plus vaste, qui reflète la résistance du peuple aux envahisseurs et la volonté commune de restaurer un libre Etat bulgare. Les Bogomiles idéalisaient devant leurs auditeurs le premier Etat bulgare, en admirant l'œuvre des rois Siméon et Pierre 14. Ce caractère, résultat d'une conjoncture historique particulière, change aux XIIIe et XIVe siècles quand la Bulgarie est libérée du joug byzantin. A cette époque, le bogomilisme reprend ses attaques contre les ecclésiastiques et les boyards.

Le bogomilisme avait surtout pour base sociale les paysans, la partie la plus importante de la population au moyen âge, qui souffrait sous le joug du pouvoir féo­dal. Néanmoins, le développement des cités médiévales aux XIIe et XIVe siècles, accompagné d'une différenciation des couches sociales, créait un terrain propice à l'infiltration du bogomilisme chez les habitants les plus pauvres. Vers le milieu du XIVe siècle, la capitale, Veliko Tirnovo, se présente comme un des centres les plus atteints par l'activité et la propagande bogomile. C'est la Vie de Théodore de Tirnovo qui nous l'apprend, dans laquelle l'auteur parle de l'activité de deux hérétiques, Lazare et Cyrille Bossota. Un certain pope Stéphane professait aussi des idées tout à fait opposées à l'enseignement orthodoxe. Pour mettre un terme à l'hérésie, furent convoqués deux conciles, l'un en 1350 et l'autre en 1360. Malgré des persécutions acharnées, le bogomilisme continuait à se répandre, jusqu'à la fin de l'Etat bulgare, envahi par les Turcs en 1396.

Le bogomilisme est né et a commencé à se propager comme phénomène spécifiquement bulgare, mais au cours des siècles ses idées pénétrèrent dans d'autres

(14) Ibid., pp. 307 et ss..

(15) Ibid., pp. 426 et ss.


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pays, et pour commencer dans les pays voisins. D'un passage de la Vie du grand «joupan» Etienne Neman on peut conclure que l'activité des prédicateurs bogomiles en Serbie remonte à la seconde moitié du XIIe siècle. Il s'y trouvait aussi des conditions propices à l'apparition de doctrines anticléricales, telles que la polarisation de la société serbe du fait des privilièges croissants du pouvoir laïc et religieux. De ce fait, l'influence de  l'«hérésie immonde et maudite» grandit de plus en plus (c'est le fait qui inquiète fortement Etienne Neman), et il décide, selon le récit de sa Vie, de con­voquer un concile au cours duquel les hérétiques furent condamnés à différentes peines et frappés d'anathèmes 16. Ce n'était que le commencement. La prédication des hérétiques ne donnait pas de signes d'affaiblissement. Sous diverses appellations, le bogomilisme continua à se propager dans les terres serbes pendant les siècles sui­vants. La force de sa propagande est attestée par le fait qu'en 1221, au concile de Jica, l'archevêque Sava qui se trouvait alors à la tête de l'Eglise autocéphale serbe se vit obligé de formuler des dogmes rigoureux qui condamnaient l'hérésie des « Babuni ». Ce fut alors seulement que le Synodique orthodoxe serbe dénonçant les doctrines anticléricales, y compris le bogomilisme, fut définitivement rédigé.

Un autre pays balkanique slave fut saisi par le bogomilisme : la Bosnie voisine. Les successeurs des Bogomiles, connus sous le nom de  «patarins » ou de « kutugeri », propagèrent leur doctrine pendant trois siècles, de la fin du XIIe jusqu'au milieu du XVe siècle, quand le pays fut conquis par les Turcs. On a discuté pendant plusieurs années sur le caractère des patarins bosniques et sur « l'Eglise bosniaque » créée par eux. Certains historiens faisaient prévaloir l'opinion selon laquelle cette Eglise n'avait rien d'hérétique et qu'elle n'était en rien liée à l'idéologie bogomile. Mais après les analyses de D. Kniewald, A. Soloviev, V. Mosin, 0. Mandic, F. Sanjek, cette polémique paraît close 17. Les patarins de Bosnie étaient bien des successeurs des Bogomiles, leur Eglise étant fondée sur les principes de la dogmatique bogomile, ce qui provoqua les attaques du clergé catholique et des tentatives pour l'anéantir.

En Bosnie, tout comme dans les autres pays balkaniques, le bogomilisme appa­raissait et se propageait parallèlement à l'apparition du système féodal. On peut déjà parler des rapports féodaux vers la fin du XIIe siècle, marquée par le gouvernement du ban Kulin (1180-1204). Au cours des siècles suivants (du XIIe au XVe), le système

(16) A. Solovjev, Svedocanstva pravoslavnih izvora o bogomilstvu na Balkanu. - Godins-jak Istoreiskog dmstva Bosne i Herzégovine 5, 1953, pp. 15 et ss..

(17) Cf. D. Kniewald, Vjerodostojnost latinskih izvora o bosanskih krstijanima, Rad. Jugosl. Acad. Znat. i umjetn., 270, Zagred 1949, pp. 5-166. - A. Soloviev, La doctrine de l'Eglise de Bosnie, Académie royale de Belgique, Bull. de la classe des Lettres et des Sciences politiques, 5e série, t. XXIV, 1948, pp. 481-534. - 0. Mandic, Bogomilska crkva bosanskih krstjana, Chicago 1962. — F. Sanjek, Bosansko Humski (hercegovacki) krstjani i katarsko-dualisticki pokret u sredn-jem vijeku, Zagreb 1975


 

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féodal mit de plus en plus en présence deux classes nettement opposées, celle des paysans dépendants et celle de l'aristocratie féodale (les nobles, les dirigeants, les souverains).

La diffusion du bogomilisme dans la péninsule balkanique ne pouvait rester sans influence sur l'empire byzantin, qui se trouvait en contact direct avec la Bulgarie et la Serbie. Les premiers témoignages de prédication bogomile dans la Thrace byzantine et en Asie mineure datent du milieu du XIe siècle. Les renseignements sur les bogomiles thraces et leurs confréries religieuses se trouvent dans l'ouvrage du célèbre historien Michel Pselle (1018-1092) intitulé « Sur l'influence des démons » 18. Le récit du moine Euthyme d'Acmonia nous renseigne sur les bogomiles d'Asie mineure 19. A leur tête se trouvait un certain Jean Tsourilla, originaire d'un village situé près de Smyrne.

C'est dans les terres bulgares qui se trouvaient sous la domination byzantine que la prédication bogomile avait le plus d'écho. Dans leur hostilité envers l'Eglise byzantine, dans laquelle ils voyaient le principal soutien de l'haïssable domination étrangère, ils prêchaient que Satan, l'ennemi de Dieu, a choisi pour domicile la cathédrale Sainte-Sophie de Constantinople. C'était là l'affirmation de Basile, dit «le Guérisseur » (Vratch), le plus célèbre dirigeant des bogomiles à la fin du XIe et au début du XIIe siècle. Interrogé par l'empereur Alexis Ier en personne et traîné devant le tribunal de l'Eglise, il fut condamné à mort et brûlé en 1111.

Même après cette exécution capitale, le bogomilisme ne fut pas extirpé. Malgré de cruelles mesures, la dangereuse hérésie prit un regain de force sous le règne de Manuel Ier Comnène (1143-1180). On trouve des renseignements sur ce point dans la Vie d'Ilarion de Maglen, un de ses persécuteurs les plus acharnés. Le réveil de l'hérésie fut suivi de nouvelles répressions, de nouveaux bûchers, sur lesquels moururent beaucoup d'hérétiques. On en a un témoignage dans les commentaires de Théodore Balsamon, remarquable juriste byzantin de la seconde moitié du XIIe siècle. Malgré tout, le bogomilisme garde sa vitalité au début du XIIIe siècle, ce qui est attesté par les invectives du patriarche de Nicée Germanos II (1222-1240)20. L'ouvrage polémique du métropolite de Salonique Siméon, connu sous le titre «Contre toutes les

(18) Migne, PG 122, ce. 19-876. Sur le bogomilisme dans l'empire byzantin ; D. Angelov, Der Bogomilismus auf dem Gebiete des Byzantinischen Reiches. Ursprung, Wesen und Ges-chichte, Rodichnik na Sofîiskiia universitet, Filosofsko-istoritcheski Fakoultet 45, 1947-1948, pp. 1-60 ; 46, 1949-1950, pp. 1-45.

(19) Cf. le texte correspondant dans l'édition de Ficker, op. cit., pp. 3-86.

(20) Cf. surtout sa lettre d'avertissement aux habitants de Constantinople (Ficker, pp. 115-120)


 

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hérésies » 21, renferme les dernières données sur les dualistes qui prêchaient dans le sud de la Macédoine au début du XVe siècle.

En dehors des pays balkaniques, l'influence du bogomilisme s'est fait sentir dans quelques pays de l'Europe occidentale. Des idées dualistes sillonnent, du XIIe au XIVe siècle, diverses régions de l'Allemagne, de l'Angleterre et de la péninsule ibérique. Mais c'est en Italie du Nord et dans le Midi de la France, où apparaît la doctrine des cathares, connus encore sous le nom d'Albigeois, que l'influence bogomile est la plus forte et la plus durable.

Il existait dans ces deux pays depuis longtemps un terrain propice à l'apparition de doctrines anticléricales. On sait qu'au début du XIe siècle se faisait déjà remarquer dans certaines régions de France et d'Italie une opposition à l'Eglise et à ses dogmes, surtout dans les basses couches sociales. On rejetait les mythes et les mystères, on contestait à l'Eglise le droit de percevoir la dîme, on recommandait une vie ascétique et l'on blâmait l'effusion de sang. Nous possédons des renseignements sur une prédication en ce sens des années 1004,1019,1028,1047 ou en général de la première moitié du XIe siècle. On n'est pas encore tout à fait fixé sur le point de savoir si ces idées étaient un phénomène autochtone ou si elles avaient subi l'influence du bogomilisme, qui à l'époque s'était déjà largement répandu dans les Balkans. Nous disposons de données concrètes sur les rapports économiques et culturels qui existaient entre l'Italie et les Balkans aux Xe et XIe siècles, ce qui laisse supposer que ces conceptions, qui ont des traits communs avec le bogomilisme, avaient pu se propager d'Est en Ouest, et que par conséquent elles n'étaient pas dues uniquement aux conditions locales. La question reste ouverte.

Quant aux enseignements hostiles à l'Eglise des cathares qui prospèrent en Italie et en France à partir du milieu du XIIe siècle, leurs liens avec le bogomilisme sont clairement démontrés. La ressemblance est si évidente qu'elle permet de voir dans les cathares des bogomiles occidentaux suigeneris. Le principal point commun est le dualisme et l'idée d'un monde appartenant à la puissance du Mal. Il y avait chez les cathares comme chez les bogomiles des partisans du dualisme modéré et d'autres qui l'étaient du dualisme absolu. Tous étaient en tout cas convaincus que le vrai christianisme doit s'appuyer sur les écrits néotestamentaires, et que l'Ancien Testament a été créé à la suggestion de l'Esprit malin. Une autre idée commune est l'accent mis sur la nécessité de faire passer le spirituel avant le charnel, et qu'il y a là l'unique voie menant au salut de l'âme. Les cathares prêchaient en conséquence une vie modeste et ascétique, le renoncement aux biens de ce monde, au luxe des vêtements et à la bonne chère. Il y a une nette coïncidence avec la position des Bogomiles dans l'attitude de rejet de l'Eglise instituée, des rites et des symboles, ainsi que du haut clergé

 

(21) Cf. Migne, PG t. 155, ce. 33-176.


 

Le bogomilisme - Envergure bulgare et européenne                                                                                                                                13

(papes, archevêques, évêques). A l'instar des Bogomiles bulgares, les cathares étaient divisés en « parfaits » et « auditeurs ». Les parfaits étaient les principaux prédicateurs. Ils devaient respecter strictement la morale ascétique : renoncer au mariage, à tous les biens matériels, ne pas consommer de viande, etc., alors que les simples adeptes du catharisme conservaient une vie normale.

Sur le plan de l'organisation, on rencontre également une ressemblance manifeste entre le catharisme et le bogomilisme. Les communautés religieuses créées en France et en Italie présentaient de nombreuses similitudes avec les confréries bogomiles, surtout en ce qui concerne les rites (prières communes, confessions mutuelles, consécration des «parfaits» et des «croyants»).

Le caractère presque identique du bogomilisme bulgare et du catharisme en Italie et en France suggère l'existence d'un lieu de filiation entre les deux doctrines dualistes. En effet, un grand nombre de faits prouve que les cathares italiens et français étaient parfaitement au courant de la doctrine des Bogomiles bulgares, qu'ils prenaient pour modèle dans la formation et la diffusion de leur propre dualisme 22.

L'influence du bogomilisme se fait sentir d'abord en Italie du Nord (Lombardie). C'est là que vers les années 60 du XIIe siècle se situe l'activité du prédicateur bogomile Marko venu de Bulgarie pour propager sa doctrine, un dualisme modéré typique de l'« Eglise (confrérie) de Bulgarie ». Il n'est pas étranger à la fondation des premières communautés cathares en Italie, dont la principale se trouvait à Concorrezo, près de Milan. Un peu plus tard cependant, les idées du dualisme absolu pénétrèrent chez les cathares italiens, répandues par un certain Nicétas, de la confrérie dragovitsienne. Les divergences ne tardèrent pas à susciter de vives controverses entre les deux courants, qu'on essaya de réconcilier au concile convoqué en 1167 à Saint-Félix de Caraman près de Toulouse 23. Entre temps la doctrine cathare s'était répandue en France, où plusieurs communautés religieuses étaient déjà constituées.

Les relations entre les cathares italiens et français d'une part, et les Bogomiles d'autre part se prolongèrent après ces événements. On sait qu'en 1190 le supérieur de la confrérie de «Bulgarie» se rendit auprès des cathares de Concorrezo pour remettre à leur évêque Nazaire le principal apocryphe bogomile, l'« Evangile de Jean» ou Livre secret, qui fut probablement traduit en latin à cette époque 24. Les Bogomiles bulgares avaient ainsi procuré à leurs confrères italiens les livres indispen-

(22) Sur les ressemblances entre le bogomilisme et le catharisme, renseignements plus détaillés dans D. Angelov, Bogomili i katari, Slavanskie kulturi i Balkani 1 (Les cultures slaves et les Balkans), Sofia 1978, pp. 84-99.

(23) D. Angelov, Bogomilstvoto v Balgaria, p. 176.

          (24) I. Ivanov, Bogomilski knigi i legendi, p. 66.


 

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sables à la propagation de leurs idées. Des livres de contenu bogomile pénétrèrent aussi en France. Là aussi le Livre secret fut diffusé comme un apocryphe de grande portée, bien qu'il ait subi certaines modifications par rapport au prototype bogomile.

Le lien étroit entre le bogomilisme et le catharisme amène à trouver des racines bulgares dans les hérésies dualistes en Occident. La chose est confirmée par quelques témoignages non douteux des XIIIe et XIVe siècles provenant de théologiens catholiques, à l'époque où le bogomilisme et le catharisme étaient tous deux à leur apogée. C'est ainsi que le prédicateur Durand de Huesca, adversaire des dualistes, indique dans son ouvrage polémique composé entre 1228 et 1229, qu'à l'époque les cathares italiens et français étaient divisés en trois groupes : «les uns, écrit-il, suivaient les hérétiques grecs, d'autres les hérétiques bulgares et les troisièmes les Dragovites » 25. Il entendait évidemment par « Bulgares » et « Dragovites » les confréries de « Bulgarie » et de « Dragovitie », tandis que « Grecs » visait probablement la communauté dualiste de Constantinople. C'est en Bulgarie aussi que l'origine du catharisme était recherchée par Anselme d'Alexandrie, théologien et inquisiteur italien. Dans son traité sur les hérésies composé entre 1260 et 1270, il allait aux sources des doctrines dualistes en soulignant que l'hérésie qui contaminait l'Occident avait été propagée par trois principales confréries dualistes, celles de «Philadelphie», de «Drugometie» et de Bulgarie 26.

Le lien entre les Bogomiles bulgares et les cathares est également mis en évidence dans l'ouvrage d'Etienne de Bourbon, éminent théologien français de la seconde moitié du XIIIe siècle. Il note qu'à son époque il y avait en France deux types d'hérétiques, les Vaudois et les Albigeois encore appelés patarins ou bulgares (Valdenses scilicet et Albigenses dicti Patareni vel Bulgari). Plus loin il parle de Mânes, le fondateur du manichéisme, la plus ancienne hérésie, pour revenir au problème des hérétiques en France et pour préciser certains détails de leurs appellations. «D'aucuns, écrit-il, les appelaient Albigeois (albigenses), d'autres cazares ou patares (cazari vel patari), d'autres cathares ou catharistes (katari vel katharisti). On les appelle encore, ajoute-t-il. Bulgares, car leur refuge est spécialement en Bulgarie (dicuntur etiam Bulgare quia latibulum eorum spéciale est Bulgaria)27.

Un des témoignages les plus importants sur le rôle du bogomilisme bulgare dans l'apparition du catharisme en France et en Italie se trouve dans l'ouvrage bien

(25) Chr. Thouzellier, Une somme anticathare : Le liber contra Manicheos de Durand de Huesca, Louvain 1964, p. 188.

(26) Cf. A. Dondaine, Le Tractatus de hereticis d'Anselme d'Alexandrie, O.P., Archivum Fratrum Praedicatorum XX, 1950, p. 308.

          (27) Cf. Anecdotes historiques, légendes et apologues, tirées du Recueil inédit d'Etienne de Bourbon, Dominicain du XIIIe siècle, publiées par A. Lecoy de la Marche, Paris 1877, p. 300.


 

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connu de Rainier Sacconi, ancien cathare converti et devenu ennemi déclaré des hérétiques. Dans sa « Somme » composée en 1250, il fournit des détails curieux sur les idées des cathares et leur organisation. Il décrit aussi les confréries dualistes qui existent à cette époque dans la péninsule balkanique, en Asie mineure, en France et en Italie. Il cite 16 confréries désignées comme «Eglises» (ecclesie) : Ecclesia Albanensium vel deDannezacho, ecclesia de Concorrezo, ecclesia Baiolensium sive deBaiolo, ecclesia Vicentina sive de Marchia, ecclesia Florentina, ecclesia de Valle Spoletana, eccle­sia Francie, ecclesia Tolosana, ecclesia Carcassonensis, ecclesia Albigensis, ecclesia Sla-vonie, ecclesia Latinorum de Constantinopoli, ecclesia Grecorum ibidem, ecclesia Phila­delphie in Remania, ecclesia Bulgarie, ecclesia Drungunthie. «Et toutes, conclut Rai­nier, avaient eu leur origine dans les deux dernières (et omnes habuerunt originem de duabus ultimis)28.

On n'a aucune raison de douter de l'authenticité de ce témoignage que nous a laissé l'un des meilleurs connaisseurs des doctrines dualistes au XIIIe siècle.

Du fait que les Bogomiles bulgares entretenaient des relations étroites avec les cathares en France et en Italie et que les deux confréries de « Bulgarie » et de « Drago-vitie» jouaient le rôle de centres d'idéologie et de direction pour toutes les hérésies dualistes en Europe aux XIIe et XIIIe siècles, on employa en Occident le plus souvent le nom de « Bulgares » pour désigner les hérétiques. Cette appellation fut employée pour la première fois par le chroniqueur français Robert d'Auxerre dans un texte qui se rapporte à 120129. Par la suite, le terme de «Bulgares» apparaît chez d'autres auteurs français sous différentes formes latines ou provençales : bulgri, bugari, bur-gari, bugares, bogri, bogres, etc. Le mot «Bulgarie» prend la connotation infamante de « pays d'hérétiques » 30.

Toute analyse des traits communs entre bogomilisme et catharisme doit naturellement tenir compte du fait que, si forte qu'ait été l'influence idéologique de la Bulgarie, les doctrines dualistes ne se seraient pas propagées en France et en Italie sans un terrain propice. Ce terrain était formé d'une évolution poussée des rapports féodaux dans les deux pays et de la domination de l'Eglise catholique, qui disposait d'immenses richesses et d'une grande influence politique. Les paysans entrèrent aussi en lutte contre l'Eglise en raison de leur condition insupportable, mais le rôle

(28) Summa fratris Rayneri de ordine fratrum praedicatomm de catharis et Pauperibus de Lugduno, éd. A. Dondaine, Rome 1939, p. 70.

(29) Chr. Thouzellier, Catharisme et Valdéisme en Languedoc à la fin du XIIe et au début du XIIIe s., Paris 1965, p. 151.

          (30) B. Primov. Balgarskoto narodnosto ime v Zapadna Evropa viv vrizka s bogomilite, Izvestiia na instituta za balgarska istoriia 6, 1956, p. 3 et ss. - D. Angelov, Istoritcheska    rolia i znatchenie na Pirvata balgarska drjava, Istoritcheski pregled 1979, n0 1, p. 22.


 

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décisif pour l'adoption et la propagation de l'hérésie fut joué par les villes. La vie urbaine, très intense, particulièrement en Italie, facilitait la naissance de sentiments d'hostilité à l'Eglise, surtout chez les artisans et les commerçants qui aspiraient à une plus grande indépendance vis-à-vis de l'aristocratie laïque et cléricale. Dans le Midi de la France, par contre, le catharisme fut embrassé par beaucoup de membres de la noblesse qui étaient hostiles à l'absolutisme du roi, et avaient de plus des visées sur les vastes domaines appartenant à l'Eglise. Leurs aspirations les conduisaient tout naturellement à se rapprocher de la propagande dirigée contre l'Eglise.

Le bogomilisme trouva également un terrain propice à sa diffusion dans la Russie de Kiev, où existaient de même des rapports féodaux très développés avec le soutien idéologique de l'Eglise. Le débordement des contradictions internes aboutit à une série d'émeutes dans les campagnes et les villes en 1024,1066-1068,1071 et 1088. Ces troubles avaient une motivation sociale aussi bien qu'un fondement religieux, tout en exprimant le mécontentement de certaines souches qui restaient attachées au paganisme : la christianisation était récente (958). Le monothéisme qui substituait à une foule de divinités un Dieu unique paraissait étrange et inadmissible. La majorité des gens réprouvait aussi l'avènement d'un clergé jouissant de privilèges et d'un mode de vie distinct. Ce fut l'origine d'une forte opposition anticléricale, où l'on pourrait voir un mélange particulier d'éléments païens et antiféodaux, c'est-à-dire d'éléments religieux et sociaux.

La pénétration des idées dualistes coïncide avec la réaction païenne qui provoque les troubles et les rébellions du XIe siècle, et c'est à cette époque que le bogomilisme commence à se faire sentir. Les témoignages se trouvent dans la Chronique de Nikon, où il est question d'une conception dualiste qui avait déjà trouvé des défen­seurs, et selon laquelle le monde a été créé par deux forces opposées. Dieu et le Diable, thèse tout à fait semblable à celle des Bogomiles 31. Un récit est particulièrement intéressant : il contient une conversation entre un habitant de Novgorod et un «magicien». Il est très caractéristique que ces conceptions dualistes étaient mêlées d'idées païennes, et que leurs propagateurs eux-mêmes se donnaient le nom de vlakhvi (magiciens, enchanteurs). C'est une particularité de la pensée hérétique dans la Russie de Kiev qui n'est pas aussi nette dans le bogomilisme bulgare.

Outre la Chronique de Nikon, il y a d'autres sources dont on peut tirer des renseignements sur les hérésies dans la Russie de Kiev au XIe siècle, telles que le « Discours d'un chrétien fidèle et zélateur de la foi orthodoxe », et le « Discours » attribué à Jean Chrysostome. Leurs auteurs attirent l'attention sur le danger des croyances hérétiques en décrivant certains traits des hérésies et des hérétiques qui suggèrent

(31) D.A. Kazatchkova, Kam vaprosa za bogomilskata erec v drevna Russia prez XI v., Ist. pregled 1957, n° 4, pp. 45 et ss..


 

 

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une influence directe du bogomilisme. Le fait patent qui saute aux yeux est que dans le discours d'un chrétien fidèle les « Bulgares » sont désignés comme les ennemis de la chrétienté.

Le fait que la prédication bogomile trouvait une atmosphère favorable à sa diffusion dans la Russie de Kiev se constate par la grande notoriété dont jouit le « Traité » de Cosmas à partir du XIe siècle. Les religieux russes copiaient le Traité entier, ou des passages choisis pour mieux lutter contre les hérétiques et démontrer l'influence pernicieuse de leurs vues.

Au-delà de la première phase de l'influence bogomile dans les terres russes, qui se fit sentir à travers les événements du XIe siècle, on peut parler d'une seconde phase qui lui succéda pendant une période qui va de la seconde moitié du XIVe siècle au début du XVe siècle. De cette époque datent l'apparition et la diffusion de l'hérésie des strigolniki. Leur premier centre fut Novgorod, et les deux propagandistes connus furent des religieux : le diacre Karpe et Nikita, condamnés à mort comme hérétiques en 1375 et jetés du grand pont de la ville dans la rivière du Volkhov. Ecrasée à Novgorod, la doctrine des strigolniki trouva un terrain favorable au début du XVe siècle à Pskov, et malgré les persécutions, ses adeptes défendirent fermement leurs croyances. Un nouveau groupe d'adversaires de l'Eglise officielle à Novgorod, qui avait à sa tête les prédicateurs Zakhara, Alexis et Denis, peut être considéré comme un rejeton de l'hérésie des strigolniki. Des idées hérétiques de ce genre commencèrent à se pro­pager à Moscou aussi à la fin du XVe siècle. Un des propagandistes les plus actifs de cette époque fut Todor Kuritsine, mentionné maintes fois dans les ouvrages antihérétiques de l'époque, dans le but de réfuter ses idées, et aussi les idées des libres penseurs contemporains 32.

Une étude comparative entre le bogomilisme bulgare et l'hérésie des strigolniki fait ressortir une affinité évidente. Ces similitudes sont une même disposition dua­liste, la critique virulente de l'Eglise, une nette tendance à interpréter dans un sens plus rationaliste les dogmes, les rites et les symboles de l'Eglise, l'aspiration à un lien direct entre Dieu et le croyant, ce qui fait du salut de l'âme une recherche individuelle en réduisant au minimum les rites du culte. La ressemblance entre la doctrine des strigolniki et le dualisme absolu des Bogomiles, qui rejettent les uns et les autres l'eschatologie ofïîcielle,

(32) Bibliographie et études récentes sur les strigolniki chez N.A. Kasatchkova et la. S. Dourie, Antifeodalinie eretitchkeskie dvijeniia na Rusi XIV - natchalo XV bb., Moscou - Lenin­grad, 1955, pp. 35 et ss. - A.I. Klibanov, Reformatsionnie dvijeniia Rossii - pervoi polovin XVI v., Moscou 1960, pp. 118 et ss.. - B.A. Roubakov, Antitserkovnoe dvijenie strigolnikov, Vopros istorii 3, 1975, pp. 155 et ss.. - E. Hôsch, Orthodoxie und Hàresie im alten Russiand, Wiesbaden 1975, pp. 63 et ss.. - lou. K. Begounov, Bolgarskie bogomili i rousskie strigolniki, Byzantinobulgarica 6, 1980, pp. 63 et ss.. - D. Angelov, Balgarskoto bogomilstvo i rouskoto strigolnitchestvo, dans Rous-ko-balgarski vrizki prez vekovete, Sofia 1986, pp. 23 et ss..


 

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voire le mythe de la résurrection, le second avènement et le Jugement dernier, est particulièrement prononcée. Les Bogomiles comme les strigolniki étaient d'excellents connaisseurs des Ecritures, notamment du Nouveau Testament, dans lequel ils voyaient le fondement du christianisme authentique. Inhérente à leur attitude commune, une morale élevée leur servait d'arme dans la lutte contre la corruption du clergé. Ils avaient aussi en commun une attitude de méfiance et de scepticisme à l'égard des dogmes prêches par l'Eglise, ce qui les poussait à vérifier constamment les Ecritures pour y trouver une interprétation plus adéquate. On peut en somme parler d'une impulsion inhérente à ces deux doctrines, par laquelle les hérésies cherchaient à stimuler l'effort de l'individu pour se libérer de la contrainte du culte, pour parvenir à un jugement et une attitude plus critiques à l'égard des questions de foi et des affirmations sanctionnées par l'Eglise comme des vérités sans appel. Ce qui signifie que ces deux doctrines ont développé leur contenu humaniste dans le cadre de l'idéologie religieuse dominante.

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